Hervé PILLAUD | Agriculture et urbanisme font société sans le savoir, comment le pérenniser ?
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Agriculture et urbanisme font société sans le savoir, comment le pérenniser ?

Agriculture et urbanisme font société sans le savoir, comment le pérenniser ?

Une majorité de femmes et d’hommes vivent désormais dans des villes. Comment nourrit-on ces cités ? La question est rarement posée et pourtant chaque jour, de la nourriture en quantité suffisante pour nourrir ces populations doit être produite, transformée, transportée, achetée et revendue, cuite, consommée, éliminée ; comme si ces choses étaient les plus naturelles du monde.

 

Des villes qui ont perdu le lien à la terre

Les villes assurées de leur approvisionnement alimentaire grâce au développement des moyens de transport se sont développées n’importe où et pas toujours en adéquation avec la disponibilité de nourriture à proximité. Les plus grandes mégalopoles du monde, de Tokyo à Jakarta ou de Séoul à Lagos n’ont pas autour d’elles les terres pour nourrir leurs enfants. Il est remarquable que les villes soient bien nourries sans que personne ne se soucie vraiment d’où vient cette nourriture. Au fil du temps, la plupart des gens ont oublié combien ils sont dépendants de la nature pour se nourrir et combien ils dépendent de toute une économie qui s’est construite pour les nourrir. C’est une agriculture hyper sophistiquée associée à une industrie désormais mondialisée qui y contribue. Des circuits de commercialisations trustés par quelques grandes enseignes, assurent l’approvisionnement de citadins entassés, aux habitudes alimentaires de plus en plus standardisées où le gaspillage rivalise avec les excès de toute sorte. Le tableau n’est pas très glamour mais il reflète la réalité. Quelques scandales alimentaires et la prise de conscience récente de l’évolution de la planète mettent à mal la confiance en son approvisionnement alimentaire qui a construit le citadin consommateur au fil des siècles. L’inquiétude sur la sécurité et la qualité des aliments ne fait que croître, bien que l’alimentation n’aie jamais été aussi sûre. L’état de la planète inquiète sans que nous ne soyons globalement conscients de l’impact de nos modes de vie et de consommation sur celui-ci. Le consommateur sédentarisé a le sentiment qu’on le trompe, qu’on lui cache la vérité et à l’autre bout de la chaîne, l’agriculteur en prise avec les éléments, souvent loin des préoccupations citadines, se sent déconsidéré, incompris. Deux mondes que tout devrait réunir, s’éloignent de plus en plus l’un de l’autre.

 

Le manifeste d’agriculture collabor’active, un an déjà !

Il y a un an, le 1er février 2017 : j’ai publié « AgroEconomicus manifeste d’agriculture collabor’active ». J’ai voulu dans cet essai ouvrir des pistes pour transformer un problème en opportunité. Des opportunités existent, il faut les appréhender, en saisir les enjeux ; les besoins liés à l’alimentation sont multiples. J’ai élaboré des pistes pour relever ensemble les immenses défis du 21ème siècle que sont l’alimentation des villes, le rétablissement du climat et les relations entre les acteurs. Il convient de reconstruire ensemble une agriculture qui sera partie prenante de la société de demain. J’ai voulu rêver l’avenir, nous projeter dans 20 ans et imaginer ce que seront le monde et l’agriculture à ce moment-là. J’y ai esquissé comment après avoir adopté le numérique, l’agriculture va devoir entrer dans l’ère du numérique.  J’ai voulu développer comment les plateformes et la blockchain vont permettre de recréer du lien tout au long de la chaîne alimentaire et contribuer à rétablir la confiance. Nous devons comprendre ces outils et les adopter pour construire une agriculture viable, vivable et durable, octroyant un revenu décent pour les producteurs de nourriture. Grâce aux technologies nouvelles, nous allons assister au retour de l’humain dans l’écosystème numérique avec de réelles opportunités de choix, de partage, de liberté d’achat et de vente, de travail indépendant, de développement de la créativité collective.

 

Que rêver de mieux pour un premier anniversaire ?

Quelques semaines après la sortie du livre, j’ai été contacté par une étudiante MBA spécialisé Marketing et Commerce sur Internet de l’université Léonard de Vinci dans le quartier de la Défense à Paris. Karine Correia, biologiste de formation, voulant donner une nouvelle orientation à sa vie professionnelle, désirait travailler sur ce thème. Elle en a compris les enjeux, le pari était ambitieux, mais sa volonté encore plus grande. Elle a fait siennes les pistes élaborées dans mon livre, les a confrontées avec d’autres écrits, avec sa propre expérience, elle a pris contact avec des start-up développant les premiers cas d’usage sur le sujet, s’est entretenue avec la communauté pour se faire une opinion exhaustive. Nous nous sommes régulièrement revus au cours de l’année, le projet s’est construit, elle en a fait sa thèse professionnelle.

Le 1er février 2018, il y a une semaine à peine, jour pour jour, un an après la publication de mon livre, j’ai assisté à la soutenance de la thèse de Karine : « le digital au service de la transparence alimentaire : la blockchain, une solution pour demain ? ». L’exercice s’est déroulé au cœur de l’université portant le nom du visionnaire florentin. Je ne vous cache pas que mon émotion était grande, je n’en ai soufflé mot à personne, mais être invité aux côtés de Karine pour ce moment important pour elle a représenté pour moi quelque-chose d’unique. Je suis autodidacte, je n’en tire aucune gloire, j’ai une grande admiration et un profond respect pour l’université mais voir mon essai, le jour de son premier anniversaire, cité en référence dans cet antre du savoir, est pour moi la plus belle des récompenses.

 

Passer des hypothèses aux actes

Nous continuons l’aventure avec Karine, nous travaillons ensemble à la mise en place de projets concrets. Depuis quelques semaines, elle a rejoint les équipes de Connecting Food auprès de Stéphano Volpi et Maxine Roper. Le temps est venu de passer des hypothèses aux actes.

La thèse de Karine sera vraisemblablement publiée dans quelques semaines et à n’en pas douter elle fera référence, elle me permet de vous en livrer le résumé :

« Au cours des deux dernières décennies, la confiance des consommateurs dans l’industrie agroalimentaire a été fortement mise à mal par les scandales alimentaires répétés. De fait, l’inquiétude sur la sécurité et la qualité de la nourriture n’a fait que croître. De plus en plus souvent, ils veulent savoir quels ingrédients entrent dans la composition des produits alimentaires et quelle est leur provenance, et ce dans une quête de meilleure santé, d’éthique environnementale et sociétale. La chaîne de valeur alimentaire, quant à elle, s’est fragmentée et énormément complexifiée avec le temps, créant un système opaque dont l’information et la transparence sont limitées. Elle se débat (démène) aujourd’hui avec la capture de données, le partage et la coopération entre ses différents maillons. La circulation séquentielle de la partie entre les parties prenantes entraîne des retards potentiels dans la prise de décision. Aussi, la pression exercée par la réglementation, par les questions liées au gaspillage alimentaire et la croissance démographique mondiale a créé les conditions pour créer de nouvelles approches. La technologie blockchain, une innovation révolutionnaire dans la technologie de l’information décentralisée, permet de reconnecter la chaîne d’approvisionnement comme jamais auparavant. Elle constitue une base de données sécurisée et distribuée qui contient l’historique de tous les échanges entre ses utilisateurs depuis sa création. Partagée par chacun des utilisateurs, sans intermédiaire, permet de vérifier la validité de la chaîne. Associée aux IoT, des réseaux de capteurs RFID et sans fil, elle permet de fournir une information globale sur les produits alimentaires et de réguler les inefficacités de la chaîne ainsi que de créer de nouveaux modèles de valeur et d’affaires dans l’économie, notamment les smart contracts et les smart marketplaces. Cependant, en tant que technologie émergente, la blockchain rencontre des limites et des défis que l’adaptabilité et l’évolutivité, primordiale et urgente, permettront de surmonter.

Cette thèse propose d’étudier ce phénomène blockchain comme solution à la transparence alimentaire mais aussi de présenter des propositions et des nouvelles valeurs. Elle développe un cas applicatif afin de dégager de prime abord les avantages et les inconvénients de cette solution. Une méthodologie est également proposée pour guider les entreprises qui souhaiteraient initier cette transformation en choisissant un bon cas d’usage et en se posant les bonnes questions dans son implémentation. »

 

Être des bâtisseurs d’avenir

Il y a un an, j’ai pris Karine par la main pour lui ouvrir mon réseau et la transporter dans mon univers comme elle l’a signifié dans ses remerciements. Le résultat est à la hauteur de mes espérances. Bien au-delà de mon égo que Karine se plaît à flatter, ce qui a bien peu d’intérêt, le travail qu’elle a réalisé marque une étape importante dans la construction de solutions nouvelles permettant de rapprocher les hommes autour du premier de nos besoins : l’alimentation.

Grâce aux usages que nous pourrons faire des nouvelles technologies, c’est une nouvelle ère qui peut s’ouvrir dans les relations entre les Hommes. Les villes et l’agriculture sont les deux faces d’une même pièce apparues il y a 10 000 ans dans le croissant fertile dans l’ancien Proche Orient. L’agriculture et l’urbanisme ont été inventés à peu près au même endroit en même temps. Ce n’est pas un accident, l’agriculture et les villes sont liées, elles ont besoin l’une de l’autre. La domestication de plantes comestibles et de quelques espèces animales assez dociles, ont commencé à fournir une source alimentaire qui était assez importante et stable pour alimenter des villages permanents facilitant la vie en société. La vie en société a développé l’intelligence collective, c’est le ciment de l’évolution. L’agriculture et l’urbanisme en sont les ingrédients majeurs. Les villages sont devenus des villes, les villes des mégalopoles ; l’agriculture a dû se soumettre aux contraintes de la productivité, la machine s’est emballée sans que nous ne puissions la ralentir.

Nous ne reviendrons pas en arrière, nous devons trouver de nouvelles solutions, c’est une nouvelle ère qui est à construire, nous en sommes les acteurs. Quelque chose d’ambitieux se dessine, nous en sommes des bras inconscients. De nouvelles cathédrales sont en train de se bâtir, nous avons la chance d’en poser les premières pierres, cela mettra du temps, nous ne poserons pas le coq sur le haut du clocher.

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