Hervé PILLAUD | Vers la posture du mutant
16114
post-template-default,single,single-post,postid-16114,single-format-standard,ajax_fade,page_not_loaded,,vertical_menu_enabled,side_area_uncovered_from_content,qode-theme-ver-13.1.2,qode-theme-bridge,wpb-js-composer js-comp-ver-5.4.5,vc_responsive

Vers la posture du mutant

Vers la posture du mutant

Nous vivons une période de profondes mutations, les paradigmes qui régissent nos sociétés sont fragilisés : manques de repères, frénésie du désir compulsif d’acheter conduisent à la fragilisation des hommes et de notre environnement. N’est-il pas temps de retourner le sablier pour retrouver de nouveaux équilibres où le respect du vivant nous fera reconsidérer chaque Homme comme une personne unique avide de connaissances capable de muter vers des valeurs de partage et de coopération ? Les éléments sont réunis pour substituer les rapports de force par des rapports de flux. Utopie… pas sûr, du général Pierre de Villiers à Eric Julien en passant par Emilie Coutant, j’ai croisé des personnes aux regards bien différents mais qui peuvent nous laisser penser que c’est possible. C’est ce que j’ai décrit dans le tableau ci-dessus et que je vais essayer de vous développer :

Depuis plusieurs millénaires, notre société s’est construite sur des rapport de force. Le rapport de force est fondé sur la compétition et le conflit. Ils déterminent ensemble le positionnement des acteurs. Toutes les stratégies politiques, économiques et sociales actuelles sont fondées sur des rapports de force, sur la compétition, la gestion du conflit. Le pouvoir et l’autorité s’appuient sur le contrôle de structures centralisées et pyramidales qui régissent les relations culturelles, économiques et sociales. L’ère moderne a exacerbé ces rapports naturellement conflictuels. [Les temps changent mais la déploration reste la même] dit le général Pierre de Villiers dans son remarquable ouvrage Qu’est-ce qu’un chef ? : « Force est d’admettre que les changements s’accélèrent aujourd’hui, la digitalisation de notre société à certains égards éjecte par anticipation tous ceux qui ne se sentent pas capables de suivre… » complète-t-il. Le manque de repères de plus en plus prégnant et la fuite en avant en quête de bonheurs matériels fragilisent nos sociétés, conduisant vers un déclin inéluctable.

Un paradigme fragilisé

Le désir compulsif guide nos vies au-delà de tous repères faisant de l’envie une finalité à assouvir par tous les moyens : j’ai, donc je suis ! Désir perverti et subi, orchestré par une société matérialiste structurée pour inciter à consommer. Depuis plusieurs siècles, le rapport de force essentiel s’exerce entre les tenants du capital d’une part, et d’autre part, les tenants de la capacité de travail et la répartition de la richesse entre les deux. La finalité est toujours la même, créer du bien à consommer pour des individus agnostiques auxquels on promet du rêve en sunlight exacerbé par l’envie compulsive de posséder pour jouir.       

La machine et les outils sont pensés et construits pour assouvir ces désirs. La cité s’est structurée au fil du temps pour aboutir à de nouvelles cathédrales, antres de consommation où l’on pousse un caddie qui se doit d’être rempli, fusse d’inutilités qui n’auront d’autre assouvissement que de créer d’autres envies. L’ère moderne a structuré la vie de la cité, en spécialisation verticale des tâches, établissant ainsi des silos souvent étanches et une structuration hiérarchique inamovible. Le jeu de la compétition entre les silos consiste à attirer les compétences pour créer le maximum de valeur ajoutée.

La compétition n’a d’autre objet que d’assouvir les besoins d’un système qui s’est emballé. La seule stratégie qui vaille est fondée sur la compétitivité à produire du bien à consommer. Que l’on pense que le marché pourra à lui seul réguler les rapports pour trouver un équilibre ou bien qu’il soit nécessaire de mettre en place des règles de protection sur un périmètre déterminé, ce ne sont au final que les deux faces d’une même pièce. L’objectif dans tous les cas est de réguler les rapports de force dans le but de les rendre soutenables. Qu’en reste-t-il de l’Homme en tant qu’être unique doté de spiritualité ? Bien peu de chose.

L’Homme devient un élément anonyme d’un système programmé pour le rendre invisible en temps qu’individu unique. Il ne reste plus qu’un être ancré dans une volonté de productivité, de progression verticale, d’aspiration vers le haut, dans cette conception toute pyramidale d’une société matérialiste où l’individu en tant qu’être singulier n’a pas de place. Le système sans qu’il n’y ait véritablement de responsables devient une machine à broyer, détachant petit à petit l’Homme de ses racines qui ne trouve plus grand chose à puiser dans une terre de moins en moins féconde.

La terre à l’instar de l’Homme se voie résumée en instrument. Elle est devenue au fil des siècles un objet où l’on puise sans se soucier de ce qui se détériore, repoussant les remèdes à plus tard et laissant les générations futures en proies à des éléments mal maîtrisables. Croire que l’on peut avoir la main sur le devenir de la planète, à bien ou à mal, est une illusion. De dérèglements climatiques en catastrophes à répétition, il est raisonnable de penser que c’est la terre qui reprend ses droits. L’Homme, individu prétentieux, pense qu’il peut la détruire et se doit de la protéger.

Imaginer qu’il lui suffit de retourner le sablier comme ça pour repartir sur des bases plus saines est utopique et même illusoire. Les grands équilibres qui en font un ensemble vivant ne sont pas maîtrisables par l’Homme. Ce n’est pas lui qui décidera de retourner le sablier mais les éléments qui commencent à lui faire comprendre que c’est l’équilibre de la vie qui le lui impose. La mutation s’impose mais elle ne va pas de soi. La jouissance, fusse-t-elle malsaine, nous fait nous complaire dans notre zone de confiance et en sortir ne va pas de soi. Seule l’adversité nous en délogera et aucune volonté collective de changer n’aura de prise sur notre avenir tant que nous ne serons pas en prise tangible avec les éléments.

Vers la posture du mutant

Le vivant n’est pas un jardin d’Éden où il suffit d’être et de cueillir, c’est un univers complexe où nous avons cru devoir nous battre pour exister allant même jusqu’à risquer de détruire le vivant. Entre lien d’alliance utopique avec la nature et maîtrise totale de ce qu’elle peut nous offrir, un troisième monde reste à construire en prenant le meilleur des deux. C’est la coopération avec ce que peut nous offrir la nature associée aux savoirs que chaque Homme peut apporter qui nous permettra d’en tirer la quintessence. Il nous faut juste avoir l’humilité de penser que le respect du vivant est essentiel pour que nous puissions y trouver notre place de personne singulière et responsable. Ce sont les liens d’alliance qui conduisent à l’harmonie.  

Les personnes n’ont ni la capacité de détruire la planète où elles vivent, ni celle de la reconstruire, il faut simplement construire une coopération vertueuse entre l’Homme et son environnement. Depuis toujours, les paysans qui vivent en lien permanant avec les éléments l’ont compris et ils savent que l’humilité est un gage de réussite. Notre capacité spirituelle nous impose la responsabilité des humbles. Cette force supérieure, Dieu invisible pour les uns, Nature souvent toute aussi imaginaire pour les autres, impose en premier le respect entre les personnes et le territoire. C’est dans un rapport de flux que nous allons devoir nous installer. Les valeurs de l’enracinement dynamique et de coopération dans un « territoire », deviennent centrales.

La coopération sera le fil conducteur de la postmodernité, les interactions vont prendre le pas sur l’organisation. Le mutualisme contemporain doit se comprendre comme un enracinement dynamique : le mutualisme n’a pas construit un système de solidarité abstrait et déconnecté de la réalité communautaire ; au contraire, il en a épousé les contours et les formes. Et son implantation sur ses territoires, l’importance donnée à l’expression locale, à la définition de ses propres fins par les sociétaires impliqués dans ce territoire, sont donc à la fois la discipline et l’atout de son fonctionnement dans notre société contemporaine.

Les outils, les machines, doivent être mis au service de cette coopération pour construire de nouveaux territoires. L’imaginaire du territoire est renouvelé avec l’avènement d’Internet et des NTIC. Le territoire du web est favorable à l’expression de la relation sociale ; il apporte une chaleur humaine que les grands espaces de la Modernité avaient diluée. Forme d’instant éternel qui n’est plus report de jouissance sur l’avenir au mépris du temps présent, n’est pas non plus une dépendance totale aux schémas du passé mais quelque chose qui s’inscrit à la fois dans l’instant et dans le temps long, structurel, celui qui est nécessaire pour construire ensemble un destin commun.

Le désir d’un monde en commun redevient alors une évidence. Le désir c’est celui du petit prince et du renard : « si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre, tu seras pour moi unique au monde, je serai pour toi unique au monde […] ma vie est monotone dit le renard, je chasse des poules et les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent ? Je m’ennuie donc un peu. Mais, si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée… ». Il n’y a pas de vie sans désir, mais celui de s’apprivoiser, de se connaître et aussi simplement de savoir, est bien plus fort que celui de posséder. La connaissance s’enrichit quand on la partage. Jamais l’histoire ne nous a tant permis que maintenant de partager la connaissance. C’est peut-être ça qui va permettre l’émergence d’un [nouvel âge pour l’humanité] comme l’a si bien écrit mon ami Gilles Babinet.

Une ère nouvelle se dessine, les nouvelles technologies sont en passe de retourner le monde de ses certitudes en bougeant les plaques tectoniques de l’histoire. Saurons-nous adopter la posture du mutant en les adoptant, ou vont-elles accélérer la voie vers la décadence d’une quête d’un modernisme désormais dépassé ? Le sablier de l’histoire construira inéluctablement les éléments vers les mutations nécessaires à la construction d’un monde en commun. Personne ne tient le temps et son sablier, ni ne connaît les chemins à emprunter. Toute la question est de savoir comment passer d’un monde à l’autre, souhaitons simplement que ce soit avec le moins de chaos possible. Des observateurs avisés commencent à esquisser des voix. Parmi eux il y a ceux qui m’ont inspiré pour ce billet : Eric Julien qui a découvert une autre vérité auprès des indiens Kogis, Pierre de Villiers dont l’expérience du commandement militaire a permis de décrire l’humilité de la posture d’un chef véritable, mon amie Émilie Coutant et son maître à penser Michel Maffesoli nous conduisant de la main et de la pensée vers la post-modernité. Au-delà de ces rencontres inspirantes, c’est au plus profond de la construction paysanne de mes aînés que je puise l’essentiel de mon inspiration. Le lien à la terre et à la pendule des saisons les a conduits à construire un monde en commun sur les valeurs du mutualisme. Les exigences de la société les ont déviés pour s’amarrer à la modernité, comme le décrit si bien Émilie Coutant : « Le mutualisme s’est construit sur ces valeurs dites modernes, ancrées dans une volonté de productivité, de progression verticale, d’aspiration vers le haut, dans cette conception toute pyramidale d’une société de marchés. Or, la volonté de sortie de cette gouvernance capitalistique des sociétés, ce désir de changement et de bascule vers les valeurs postmodernes, observé à travers la résurgence de valeurs traditionnelles qui se combine fort bien au récent développement technologique, numérique, digital, montre que le mutualisme peut « regagner ses lettres de noblesse » en puisant sa force dans cette réémergence de valeurs archaïques ».

Les mutations qui s’opèrent touchent à l’organisation des pouvoirs, au rapport à la connaissance, à la production, la consommation, l’énergie ; elles favorisent les approches systémiques, écologiques, se substituant aux approches uniquement structuralistes. Ce n’est donc pas de énième révolution industrielle dont il est question mais bien du passage à un autre paradigme, celui d’un troisième monde dont nous ne faisons qu’apercevoir les prémices.

No Comments

Post A Comment