Hervé PILLAUD | Nourrir 9 à 10 milliards d’êtres humains sur la planète, où est le problème ?
16046
post-template-default,single,single-post,postid-16046,single-format-standard,ajax_fade,page_not_loaded,,vertical_menu_enabled,side_area_uncovered_from_content,qode-theme-ver-13.1.2,qode-theme-bridge,wpb-js-composer js-comp-ver-5.4.5,vc_responsive

Nourrir 9 à 10 milliards d’êtres humains sur la planète, où est le problème ?

Nourrir 9 à 10 milliards d’êtres humains sur la planète, où est le problème ?

Manquerons-nous de nourriture demain ? La question est posée ! La sécurité alimentaire doit être au cœur des politiques géostratégiques, la faim est la mère de tous les vices et de tous les fanatismes mais est-ce une question de quantité ?

Depuis cinquante ans, la production de nourriture a été multipliée par trois alors que la population n’a augmenté que de 2,3 fois, et pourtant 6 à 9 millions de personnes décèdent chaque année de la faim et 850 millions sont victimes de malnutrition pendant que presque autant sont en proie à l’obésité. C’est en quelques mots le tableau qui a été tracé lors du colloque « Agriculture en 3D : Défense, Diplomatie, Développement » organisé jeudi 5 juillet 2018 par le club Déméter associé au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

Ce n’est donc pas globalement l’augmentation de la population qui pose problème mais la totale inadéquation entre les capacités de production et les besoins de consommation amplifiés par les envies alimentaires parfois inconséquentes (un Américain consomme 4 800 calories par jour). L’inadéquation est d’abord géographique : les bassins de production et les besoins de consommation ne sont plus en proximité. Les pays de l’est asiatique qui regroupent la moitié de la population de la planète n’ont pas les capacités de production nécessaires pour nourrir leurs populations, pourtant ces pays génèrent globalement un PIB capable d’assurer leur sécurité alimentaire. Dans un monde urbanisé, c’est donc bien d’abord la création de richesse qui assure l’approvisionnement alimentaire. L’inadéquation est également territoriale : les modèles d’urbanisme sont à revoir, des populations s’amassent dans des villes où le PIB moyen est de moins de 1 000$ ne permettant pas d’assurer la sécurité de l’approvisionnement alimentaire. Un développement équilibré des villes nécessite un PIB moyen par habitant de 6/8 000$. Ce n’est pas la disponibilité alimentaire qui pose problème mais la capacité de paiement et la capacité à construire les infrastructures nécessaires à la production et la distribution d’une alimentation sécurisée. L’inadéquation est aussi politique : dans certaines zones, particulièrement les zones de conflit, nous assistons à un abandon de l’Etat, et les institutions ont du mal à veiller à la sécurité alimentaire des populations, provoquant ainsi des exodes terribles. La sécurité alimentaire peut changer sensiblement les choses (94% des Syriens déclarent vouloir rester chez eux s’ils ont de quoi subvenir à leurs besoins).

Ce n’est donc pas la quantité qui pose problème, la pathologie mondiale de l’insécurité alimentaire est ailleurs : manque de création de richesse, déficit d’aménagement du territoire et modèles de développement obsolètes sont tous vecteurs d’insécurité. Quand on sait que la sécurité alimentaire est la première source de stabilité, beaucoup de choses sont à réécrire. À l’heure du tout numérique où tout le monde voit tout le monde, le local et le global doivent pouvoir s’associer pour nous donner la capacité de dompter l’incertain pour une stabilité construite. L’agriculture a vocation à devenir une solution géopolitique, à la fois climatique, environnementale et alimentaire. Il n’y a pas pour cela de modèles, au contraire, c’est leur diversité qui sera source de solutions. Résilience, création de valeur, lutte contre le gaspillage, respect de l’environnement et du climat doivent être les seules constantes d’un développement de nouveaux modèles alimentaires où chacun doit avoir sa partition à jouer dans le grand concert international des marques alimentaires. Cultures, agricultures et identités culinaires partagées ont vocation à devenir les fondements d’une société nouvelle.

La France et l’Europe ont un rôle à jouer dans ce grand concert mondialisé où l’alimentation est devenue un produit identitaire. Nous avons des capacités de production importantes et un savoir-faire reconnu qui doivent être valorisés par une politique agricole, alimentaire et de développement, ambitieuse. Pour la valorisation de nos productions, nous devons passer de la gestion d’excédents à une véritable stratégie de marque à l’export. Notre gastronomie doit être valorisée au-delà de quelques fleurons du luxe français qui font notre réputation. Nous devons être en capacité d’exporter nos productions mais aussi nos concepts fondés sur une traçabilité, une transparence et une valorisation des savoir-faire sans égal dans le monde. Cette évolution doit être accompagnée d’une refonte de notre aide au développement. Nous devons accompagner l’émergence de nouveaux acteurs sur les marchés internationaux en ne considérant pas, là non plus, l’exportation comme une gestion d’excédents de matières premières mais comme la prise de positions sur des marchés créateurs de valeur. Les pays émergents, particulièrement en Afrique, possèdent un potentiel de développement agricole important. Au-delà du potentiel de production à développer, des savoir-faire informels méritent d’être valorisés au-delà de leurs frontières. Les savoir-faire alimentaires et les nouveaux ingrédients, produits et transformés sur place, ont vocation à devenir des sources de revenus pour de nombreux pays. Nous devons accompagner la création de stratégies de marques et de développement de la transformation agroalimentaire à partir des savoir-faire locaux. C’est ce qui sera créateur de valeur et source de limitation des gaspillages, au-delà du développement de la production. Les politiques agricoles et alimentaires doivent permettre à la fois de subvenir aux besoins des populations, au respect de l’environnement, à la reconquête du climat, mais doivent également créer de la valeur pour les pays à forts potentiels agricole et culinaire.

Nourrir 9 à 10 milliards d’êtres humains sur la planète est possible, ce n’est pas une question de quantité. Seule une politique volontariste et ambitieuse de développement fondée sur la création de richesses permettra de faire de l’alimentation un créateur de paix et de stabilité.

No Comments

Sorry, the comment form is closed at this time.