Hervé PILLAUD | « Make agriculture great forever »
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« Make agriculture great forever »

« Make agriculture great forever »

L’Université Mohammed VI Polytechnique UM6P soutenu par le Groupe OCP et sa filiale OCP Africa ont lancé mercredi 26 juin Impulse : un programme d’accélération unique au monde développé en lien avec Mass challenge. Après l’ouverture de la soirée par Hicham El Habti secrétaire général de l’université Mohamed 6 polytechnique et secrétaire général adjoint du groupe OCP, les responsables du programme m’ont fait l’immense privilège de témoigner sur les perspectives de l’agriculture de demain en Afrique.    

Le contenu de ma keynote :

Une question se pose, l’agriculture a-t-elle été la laissée pour compte du développement du 20ème siècle ? Non si on considère les énormes investissements et progrès pour l’alimentation de la planète, oui si on prend en compte le niveau de vie des agriculteurs et l’impact environnemental un peu partout dans le monde. Transformer un problème en opportunité pour satisfaire un besoin, tel est le challenge qui s’ouvre à nous ! Comment relever ensemble cet immense défi du XXIe siècle : Produire plus et substituer les ressources renouvelables en disposant de moins, d’eau, d’énergie, d’intrants… et de terres arables ? Comment affronter le réchauffement de la planète et la baisse de la biodiversité ? Comment offrir aux agriculteurs des outils pour améliorer leurs performances, réduire la pénibilité du travail, faciliter leurs échanges, en leur octroyant un revenu décent ?

Les opportunités qui se présentent à la filière agroalimentaire sont nombreuses : l’augmentation de la population mondiale, le vent d’innovation qui chaque jour ouvre de nouvelles portes, les possibilités nouvelles de créer du lien, nous ouvrent le champ du possible comme jamais nous n’avons pu le faire auparavant.

L’Afrique est au cœur de ces enjeux mais aussi des solutions. L’agriculture en Afrique comme dans le reste du monde devra relever quatre défis  :

  Premier défi, la population : Vous voyez ce cercle, il y a à l’intérieur plus d’hommes et de femmes que sur le reste de la planète (3,6 milliards sur 7) alors qu’ils possèdent moins de 20% de terres cultivables. En 2050 ils seront plus de 5 milliards mais la grande évolution est que l’Afrique qui comptait 1,1 milliards d’habitants en 2015 en comptera 2,6 milliards en 2050.

70% de cette population sera urbanisée, souvent en situation précaire. En parallèle, d’ici 2035, ce sont 3 milliards d’habitants des pays émergeants qui viendront grossir le rang des classes moyennes. Nous pouvons imaginer qu’au passage, leurs habitudes alimentaires devraient évoluer vers une alimentation plus riche et plus élaborée. S’ajoute également à ça, une évolution forte des styles de vie partout sur la planète avec une prise de conscience du contenu de son assiette, de l’environnement, de la santé.

Deuxième défi : Alimentation, environnement, santé, doivent être appréhendés globalement, la santé de la planète, des sociétés et finalement des hommes ne font qu’un. L’enjeu majeur est de satisfaire les besoins alimentaires mondiaux, ce qui est loin d’être un objectif atteint, près d’un milliard de personnes souffrent de mal nutrition alors que le nombre d’obèses a triplé depuis 1975 pour atteindre 1,9 milliard d’adultes et qu’un tiers de la production alimentaire mondiale est gaspillée.

Pour développer une agriculture nouvelle, nous devons prendre en compte la triple dimension : économique, sociale et environnementale. L’agroalimentaire dans le monde représente 4 % du PIB mondial et emploie 22 millions de salariés. C’est un fait économique et social certain. La maitrise des enjeux environnementaux constitue un élément clé de la compétitivité et de la durabilité de l’agriculture. Elle peut avoir un impact positif en matière énergétique, de biodiversité et de stockage de carbone.

Troisième défi : la question énergétique :  en 1970, nous étions 3 milliards d’habitants sur terre consommant chacun 1,35 tonnes d’équivalent pétrole, en 2000 nous étions déjà 6 milliards consommant chacun une tonne et demi, en 2035 nous serons 8,5 milliards consommant chacun 2 tonnes d’équivalent pétrole ; toujours essentiellement d’origine fossile.

L’impact de l’agriculture en matière énergétique n’est pas neutre, si des économies peuvent y être faites comme dans les autres secteurs de l’économie, elle peut également jouer un double rôle vertueux par la production d’énergie renouvelable et par le stockage du carbone.

La préservation de la biodiversité est le quatrième défi et l’Afrique possède bien des atouts. Elle abrite une faune et une flore terrestre et marine abondante, le sujet était au cœur du « One Planet Summit » de Nairobi en mars dernier. La préservation de la biodiversité représente un des éléments clés des équilibres à construire. préservation de la biodiversité, capacité de résilience des habitants (particulièrement des plus démunis) aux évènements extrêmes qui se multiplient et accès aux énergies renouvelables vont de pair. La biodiversité c’est la banque vivante nécessaire à la recherche des solutions.

Ces quatre défis majeurs posés ici sont autant de challenges à relever pour permettre l’émergence d’une agriculture performante et l’Afrique possède bien des atouts.

L’association des connaissances que nous offrent la nature et les nouvelles technologies nous ouvre le champ du possible comme jamais nous n’avons pu le faire auparavant pour répondre à ces défis. Le numérique représente une occasion unique pour l’agriculture. C’est d’ores et déjà une réalité économique, il existe par exemple en France plus de 400 applications destinées aux éleveurs, au Japon 2,5 millions d’hectares de rizières sont parcourus par 2500 drones, 150.000 agriculteurs des pays émergents utilisent déjà un service d’aide à la décision téléphonique.

Sur le continent africain, si le développement des nouvelles technologies est en passe d’en faire un moteur de la croissance économique mondiale, les agricultures du continent ont d’autres atouts.

Plus de 60% des terres arables disponibles et inexploitées dans le monde sont en Afrique sub-saharienne. Malgré tout il est préférable de se consacrer à l’augmentation des rendements, l’utilisation des terres non cultivées peut entrainer des couts importants pour l’environnement et la biodiversité. L’augmentation de la productivité est, je pense une meilleure approche pour une transformation agricole durable en Afrique.

Les raisons des faibles performances économiques en Afrique sont complexes et multiples, le manque de soutien par les politiques publiques en est une. Selon la fondation FARM, quand l’Europe ou les USA soutiennent à hauteur de 20% la valeur de la production agricole, les pays d’Afrique sub-saharienne ne soutiennent qu’à hauteur de 4,4%. Il en résulte des handicaps sérieux, en matière d’irrigation par exemple, seulement 6,5% des terres africaines sont irriguées contre 40% en Asie. Il en va de même pour l’utilisation des intrants et des technologies.

L’augmentation des rendements passera par la capacité des agriculteurs à adopter les technologies et dépendra de la production et de la diffusion de ces technologies.

Selon le CTA la « digitalisation pour l’agriculture » actuellement en cours en Afrique ne représenterait qu’à peine 6% de son potentiel.

Le chiffre d’affaires annuel du digital agricole en Afrique sub-saharienne serait de € 127 millions, alors que son marché « exploitable » serait de € 2,3 milliards. En 2019, 390 « solutions D4Ag » ont été recensées à travers le continent, ce qui peut paraître, a priori, faible mais considérable lorsqu’on note que 60% ont été lancés depuis trois ans seulement et 20% depuis 2018 ; 33 millions de petits agriculteurs et éleveurs, soit 45% des foyers paysans ont eu recours à un moment ou un autre au digital. Ceux qui ont utilisé ces solutions auraient vu leurs rendements augmenter de 23 à 73% ; leurs revenus auraient progressé de 18 à 37%. « Mieux, encore, les modèles qui regroupent plusieurs solutions – des « super-plateformes » combinant les liaisons numériques de marché, la finance numérique et les services de conseil numériques – sont associés à des augmentations de rendement pouvant atteindre 168 %« , souligne le CTA.

Pour produire et diffuser ces technologies, il y a un atout énorme sur lequel l’Afrique peut compter, c’est son capital humain. La population africaine est la plus jeune du monde, 41% des africains ont moins de 15 ans et l’âge médian est de 20 ans. Là ou certain y voient un danger, c’est une opportunité à saisir si on veut s’en donner les moyens : La formation supérieure est un moyen essentiel à développer, l’accès à l’enseignement supérieur demeure à 5% alors que la moyenne mondiale est affichée à 25% et qu’il est de 76% dans les pays occidentaux. Un point d’alerte est aussi à prendre en compte, en Afrique, sur un continent ou plus de 50% de la population a moins de 20 ans, l’âge moyen des agriculteurs augmente et frise les 60 ans. Il convient donc de donner envie aux jeunes de vivre au village et d’épouser un métier mal considéré. A bien des égards l’utilisation des technologies numériques fait partie des solutions. C’est en permettant à la jeunesse de développer au pays les nouvelles technologies, en créant des synergies entre des agriculteurs de plus en plus formés et des jeunes entrepreneurs locaux que l’agriculture africaine pourra prendre son envol. C’est ce qu’ont réalisé de jeunes sénégalais en créant Daral Technologie : une plateforme permettant l’identification des troupeaux. Le projet est né de l’association d’un jeune berger du nord du Sénégal resté au pays et d’un ami informaticien parti étudié à Dakar.

L’amélioration de la productivité, de la manutention post-récolte, l’accès au marché, au financement, la gestion de la suplay chain permettront de réaliser des revenus plus importants pour les petits exploitants comme pour les agros entreprises.L’innovation sera un atout majeur pour une Afrique qui regorge de jeunes talents prêts à relever les défis. Au Kenya  M-Farm fournit une plateforme pour mettre en contact les agriculteurs directement avec les acheteurs et les informer de l’évolution des prix afin d’optimiser le calendrier de plantation et de récolte. Il est également possible d’avoir accès au financement par des plateformes BaySeddo au Sénégal, met en relation des coopératives d’agriculteurs avec des particuliers qui veulent investir dans l’agriculture. GEMS ici au Maroc offre des solutions de nano irrigation permettant à la fois d’irriguer les cultures en économisant l’eau. Votre ferme expérimentale de l’université Mohamed 6 polytechnique travaille également sur ce sujet, lundi j’ai échangé sur le terrain avec les responsables qui mettent au point de nouvelles méthodes d’irrigation à la fois robustes et sophistiquées.

Ces innovations vont permettre à l’agriculteur africain du 21ème siècle de développer une agriculture raisonnée en utilisation d’intrants et intensive en utilisation de connaissances. La voie est ouverte : en Côte d’Ivoire  ICT4Dev intègre des solutions TIC aux problèmes des agriculteurs via la conception de plates-formes, d’outils de gestion Web ; via la téléphonie mobile, les SMS et la voix. Ojay Greene au Kenya propose des formations, des services de conseil et un accès au marché pour les petits agriculteurs mal desservis. Sooretul au Sénégal permet la commercialisation des produits agricoles transformés par les femmes. Acacias for All la startup chère à Sarah Toumi engagée dans la plantation de maringá en Tunisie et qui développe une plateforme pour promouvoir une culture nouvelle à partir de recettes ancestrales. Proposer des recettes traditionnelles pour réhabiliter des espèces oubliées, c’est ce qu’ont fait les péruviens avec le quinoa. L’Afrique regorge de recettes fabriquées à partir d’espèces que nous devons redécouvrir.

Construire une agriculture nouvelle au service d’un monde en commun, le chantier est ambitieux mais quand 85% des femmes et des hommes seront demain sur un axe Tokyo Lagos en grande partie urbanisé, quand la santé devient une problématique globale impactant d’abord les plus précaires, quand la planète peut nous jouer de mauvaises farces pour retrouver ses équilibres, l’Afrique plus que jamais sera au cœur des solutions et  l’agriculture a vocation à devenir un bien commun à construire ensemble.

L’agriculture africaine du 21ème siècle devra associer savoirs ancestraux et modernité, ils permettront en outre l’inclusion économique des jeunes et des femmes et la sécurité nutritionnelle tout en atténuant les effets environnementaux négatifs de l’agriculture. Impulse et l’Université Mohamed 6 polytechnique l’ont compris et ont la volonté d’agir.

Et pour ce qui est de la volonté, pensez que là où il existe une volonté, il existe un chemin.

Merci

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