Hervé PILLAUD | Les filles de 14 !
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Les filles de 14 !

Les filles de 14 !

Elles avaient vingt ans, vingt-cinq ans peut-être en 1914, le travail ne leur laissait guère de temps pour l’insouciance. Elles étaient fortes à l’ouvrage, poussant la brouette au lavoir ou partant aux champs avant que le soleil ne soit vraiment levé pour revenir le soir alors qu’il s’était échappé à l’horizon. Un enfant, quelques fois deux, les accompagnait et bien souvent un autre s’épanouissait en elles. Le dimanche matin les conduisaient à l’église pour remercier Dieu de leur offrir les bonheurs simples de la vie. Cette église était le centre de leur vie, c’est ici qu’elles avaient reçu le baptême et fait baptiser leurs enfants au lendemain de leur naissance. C’est ici qu’elles avaient dit oui à un jeune paysan pour construire ensemble un projet de vie. C’est ici que dans les cinq ans qui vont suivre, elles viendront pleurer leurs morts et trouver le réconfort.

Un matin de 14 du haut du clocher de cette église, le tocsin a sonné la déclaration de guerre qui va emmener leurs maris là-bas, bien loin sur les fronts de la Meuse ou des Dardanelles.

Ils sont partis, conscrits de 1910, se refaisant l’histoire de leur départ au régiment quelques années plus tôt. Ils sont partis, la fleur au fusil, avec pour seul regret, celui de laisser les blés à couper. Ils ont donné les ordres pour que les moissons se passent bien, les femmes et les enfants peineront un peu plus et les vieux se remettront à l’ouvrage. Ils sont partis joyeux, certains d’être de retour, au plus tard pour les prochaines semailles. Sur le quai de la gare inaugurée au pays, il n’y a pas si longtemps, elles leur ont fait un signe de la main cachant la larme qui coulait sur leur joue. Elles leur ont fait au revoir souhaitant simplement que ce ne soit pas un adieu.

Elles sont retournées à l’ouvrage, s’épuisant au travail, s’endormant chaque soir éreintées par des journées trop longues. Malgré la fatigue, seules allongées dans un lit trop grand et trop froid, elles pensent et repensent à l’être aimé parti si loin et qui souffre, elles le sentent, elles le savent. Chaque jour ou presque, elles écrivent mais souvent, il ne répond pas à cette lettre qui n’est pas arrivée. Quand un matin, le facteur rentre dans la cour, leur cœur se met à battre, qu’apporte-t-il ? L’espoir des nouvelles du bien aimé qui a trouvé le temps d’écrire, l’annonce d’une permission qui le ramène quelques jours au pays ; ou bien triste et funèbre, une lettre du régiment annonçant le pire. Chaque jour au lavoir, c’est la conversation, chaque jour amène son lot de nouvelles, les mauvaises prennent le pas sur les bonnes. Se réjouir d’avoir eu un mot de l’être aimé serait indécent quand la famille à coté pleure son soldat tombé là-bas, si loin, ne souhaitant alors qu’une seule chose, voir revenir sa dépouille pour lui faire une digne sépulture.

Cinq ans durant elles vont vivre un calvaire faisant pousser le blé pour nourrir la famille, cinq ans durant elles vont voir grandir leurs enfants qui désormais commencent à les aider au travail de la ferme. Cinq ans durant elles vont se taire, piocher la terre pour en tirer ce qu’elles pourront. Cinq ans durant, seules à l’étable, elles vont choyer le bétail pour qu’il retrouve ses bœufs fiers au travail, au matin de son retour. Cinq ans durant elles vont espérer, de plus en plus vêtues du noir des deuils qui s’accumulent. Et puis un jour, Onze heures, le onzième jour du onzième mois de 1918, les cloches se mettent à sonner autre chose que le glas ou le tocsin. C’est fini !

Les hommes meurtris à jamais reviennent peu à peu au pays, la terre reprend ses droits, les peines s’oublient, les hommes ont retrouvé le chemin des champs. Le blé n’a jamais cessé de pousser, elles ont mis toutes leurs forces et toute leur âme à garder la terre fertile. De 1914 à 1918, pendant que leurs hommes mourraient au combat, ce sont les femmes qui ont fait pousser le blé et fait le pain, ne l’oublions jamais.

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