Hervé PILLAUD | Le numérique pour offrir de nouvelles fabriques de biens communs à l’agriculture.
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Le numérique pour offrir de nouvelles fabriques de biens communs à l’agriculture.

Le numérique pour offrir de nouvelles fabriques de biens communs à l’agriculture.

L’agriculture est née des communs. Alors que la notion de commun tend à disparaitre, de nouvelles fabriques de biens communs sont possibles, peut-être même nécessaires. Pour retrouver les fondamentaux de l’agriculture, le numérique offre des possibilités nouvelles.   

Les communs de la connaissance

Le bien commun est l’ensemble de ce qui soutient la coexistence entre les hommes et entre les hommes et leurs territoires. C’est sur cette base que les hommes il y a dix mille ans dans le croissant fertile ont fait société commune inventant du même coup l’agriculture et l’urbanisme pour faire civilisation. Notre société s’est distendue par rapport à la notion de commun, au profit de la segmentation, de la fragmentation, de la concurrence et donc de la marchandisation. La réappropriation du bien commun est de l’ordre des nécessités. Il y a quelque chose qui surgit sur fond de quête de sens. Tout ne peut pas se partager mais la connaissance est une candidate naturelle à la logique de partage. Nous parlons de communs de la connaissance dès lors qu’il y a une activité collective pour créer, maintenir et offrir des savoirs en partage. La connaissance est un bien particulier que l’on peut distribuer tout en conservant son usage. Sa distribution permet en plus de l’enrichir et de nous revenir augmentée de celle des autres. Les technologies du numérique nous offrent comme jamais la capacité à partager de la connaissance et à créer une nouvelle fabrique de biens communs. C’est de la connaissance commune qu’est née l’agriculture : « Le fondement de l’agriculture est la connaissance des terroirs que nous voulons cultiver » disait Olivier de Serres.

L’abandon des communs

L’agriculture est fondée sur la domestication du vivant que ce soit dans le règne végétal ou animal. Le développement sur le partage et la coopération plutôt que sur la compétition a construit l’agriculture au fil des siècles pour fournir à l’homme ce dont il avait besoin notamment en matière alimentaire. L’urbanisation galopante, l’industrialisation de l’économie, la spécialisation des activités ont bouleversé les rapports entre l’agriculture et la société. Les évolutions nous ont conduits au fil du temps à préférer la notion de propriété, qu’elle soit publique ou privée, à celle de « commun » au point d’en perdre presque totalement la notion. Qu’avons-nous désormais de commun ? Nous sommes dans une logique qui nous conduit vers un choix manichéen entre la propriété publique collectiviste et la propriété privée, fondement du capitalisme. Pour en sortir, la réappropriation du bien commun est de l’ordre des nécessités.

Les communs ne sont pas tout à fait sortis de la logique de la construction de l’agriculture moderne. C’est ce qui a prévalu à la construction (au moins en France) des coopératives, des organisations mutualistes et du syndicalisme agricole sur les restes de communs ancestraux hérités du temps des abbayes et des féodalités. La structuration des organisations et surtout la mondialisation galopante ont changé les paramètres. La marchandisation de tous les biens et ressources ont mis à mal l’idée du commun. Il est malgré tout encore temps de se le réapproprier. La prise de conscience de notre environnement, nous faisant redécouvrir que notre planète est une chose finie qu’il faut protéger pour le bien de l’humanité, peut nous faire prendre conscience de la nécessité de fabriquer à nouveau des communs. L’agriculture peut y jouer un rôle nouveau et les technologies nouvelles de l’information représentent une opportunité pour y parvenir.

Les communs du numérique

Même si l’économie de marché s’est approprié le numérique et en tire des profits colossaux, les plus belles réalisations relèvent du commun. Internet s’est généralisé grâce à la liberté du net voulu par Tim Berners-Lee. Certains voudraient le mettre à mal (et peuvent y arriver) mais ce serait un retour en arrière considérable. Internet et le web sont conçus autour de protocoles ouverts avec une gouvernance structurée autour d’instances qui ne relèvent ni du public, ni du privé. La plus grande encyclopédie du monde qu’est désormais Wikipédia est aussi issue du domaine du commun, chacun peut y apporter sa connaissance, vérifier, rectifier et finalement valider une connaissance. C’est une communauté de partage en ligne qui fonctionne sans qu’il ne soit nécessaire de devoir se rencontrer physiquement pour former une communauté. Il en va de même pour les logiciels libres fondés sur la logique affirmant que le groupe est plus fort que le plus fort du groupe. C’est ce qui conduit Michel Maffesoli à dire qu’Internet est une sorte de nouvelle communion des saints. Émilie Coutant quant à elle y voit une résurgence des valeurs du mutualisme. Le néo-mutualisme post-moderne se combine fort bien avec le développement du numérique, du web et plus encore des technologies naissantes de la blockchain. (voir Agroéconomicus, manifeste d’agriculture collaboractive)

Ce sont de nouvelles communautés de partage qui sont en train de se créer. L’imaginaire du territoire est renouvelé avec l’avènement d’Internet et des NTIC. Le territoire du web est un espace favorable à l’expression de la relation sociale, il apporte une chaleur humaine que les grands espaces de la Modernité avait diluée. Il contribue à nouveau à construire ensemble un destin commun enraciné dans un territoire partagé.

Les communs du territoire

Cette valeur de l’enracinement dynamique, dans un « territoire » est centrale. Si les territoires géographiques relèvent bien moins du commun que de l’enclosure, le besoin de connaissances, le devoir de protection s’inscrivent dans le rapport de chacun au territoire. La terre est enclose, mais l’air, l’eau, la biodiversité qui l’habite, le climat qui la fait vivre sont du domaine du commun. La nature est là, elle existe indépendamment de nous. Essayer de la comprendre, c’est reconstruire le réel par la pensée. C’est ce qu’Olivier de Serres invite à faire quand il nous propose de fonder l’agriculture sur la connaissance des terroirs que nous voulons cultiver. Nous avons désormais grâce aux technologies de l’information une possibilité inouïe d’y parvenir. Grâce à elles, l’agriculture va pouvoir se contenter de frugalité en utilisation d’intrants qui se font de plus en plus rares mais va devoir devenir ultra-intensive en utilisation de connaissances. Nous allons pouvoir cultiver, élever, produire par la compréhension du vivant, tout autant que par ce que nous allons lui apporter. Demain, nous fabriquerons moins les territoires, nous allons réapprendre à les regarder, à les comprendre. Nous contribuerons juste à en découvrir les secrets et à accompagner la mise en œuvre de ce qui nous est nécessaire. Ce postulat a vocation à nous réconcilier avec notre environnement et à recréer de nouveaux liens sociaux. Nous allons passer de l’utilisation de ressources consommables à la mise en œuvre de ressources renouvelables. Pour réussir, la quête de connaissance des ressources et la nécessité de la gestion de leur rareté nous invitent à la coopération plutôt qu’à la compétition, à la résurgence du bien commun plutôt qu’à la marchandisation ; il en va des grands équilibres territoriaux et même de l’avenir de la planète. Sans que nous en soyons véritablement conscients, une nouvelle dynamique est en train de se construire et va redéfinir un équilibre nouveau entre les espaces et les biens communs, privés et publics.

La redécouverte insolente 

Dans le contexte qui est le nôtre : économique, sociologique, anthropologique, que nous reste-t-il vraiment de commun si ce n’est un champ de ruines ? Un monde nouveau est à construire, chacun le sait, chacun le veut, mais pour le moment, le dialogue tient plus de l’affrontement que de la fabrique de biens communs. Les réactions des uns et des autres sont humaines mais ne mèneront à rien si personne n’est capable de se dépasser. C’est un nouveau pacte qui est à construire pour une agriculture nourricière et écologiquement saine. Les expériences conduites çà et là sont intéressantes, la permaculture, résurgence moderne des jardins de curés et d’Abbaye est assurément à l’image de ce que produisaient autrefois ces espaces d’expérimentation : une fabrique de bien commun agricole. Elle permet à ceux qui s’en sont peut-être le plus éloignés de redécouvrir le sens du commun et la valeur de la nourriture. Elle ne rassemble pas pour autant. La promotion de ses vertus, avec des moyens financiers considérables, faite à grands coups de dénonciation d’un cocktail ferraille plus chimie, porteurs de mort dans les campagnes pour les terres et pour les hommes, est une erreur. Elle a tendance à vouloir imposer une vision considérée comme condescendante par des agriculteurs en prise avec des réalités compliquées. L’expérience devient clivante et doctrinaire, là où elle devrait rassembler. Elle doit au contraire inviter à une reconstruction dialoguante de la société avec une majorité agricole qui remonte pierre après pierre les ruines que la société urbanisée lui a imposées. La reconstruction ne pourra se faire que sur des bases partagées. Nous ne pouvons plus faire l’économie d’un commun à faire ensemble. Une nouvelle fabrique agricolo-numérique intensive en connaissances est à ouvrir, elle nécessite de redécouvrir d’abord l’intérêt du commun.

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