Hervé PILLAUD | De Chicago à Bondy, une certaine idée de l’agriculture urbaine
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De Chicago à Bondy, une certaine idée de l’agriculture urbaine

De Chicago à Bondy, une certaine idée de l’agriculture urbaine

L’agriculture urbaine n’a rien à faire dans un monde idéal, elle doit être la réponse à des besoins ! Nos villes ont quantité de problèmes à résoudre : gestion des déchets, lien social, stress de la vie urbaine, sobriété énergétique, accessibilité à la production locale de produits alimentaires, lien entre producteurs locaux et citadins… autant de problèmes auxquels l’agriculture urbaine peut donner des réponses.

 

Répondre à des besoins !

Ces propos lapidaires sont de Grégoire bleu. Grégoire est président de l’Association Française de l’Agriculture Urbaine Professionnelle et CEO de La Boîte à Champignons. Son entreprise dans les Yvelines compte 17 salariés dont 10 en insertion. J’ai rencontré Grégoire Bleu lors d’une mission en décembre à Chicago. Nous avons découvert dans cette ville des exploitations d’apparence plutôt « low tech » bien que la technologie et la technicité soient partout présentes. Elles sont l’émanation de l’opportunité d’associer les besoins des populations des plus défavorisées à ceux des quartiers les plus aisés. Nous ne nous attendions pas vraiment à trouver sur les bords du lac Michigan une telle approche des fermes urbaines, à la fois productive, sociale et solidaire.

Sans qu’il n’y ait de liens, le hasard du calendrier, quelques semaines plus tard, m’a conduit à constater une approche similaire à l’IRD à Bondy en Seine-Saint-Denis. L’Institut de Recherche et développement m’a invité à intervenir à la troisième édition de la Nuit des idées le 25 janvier dernier. J’ai été appelé à travailler toute la journée de jeudi avec des lycéens de la ville pour préparer la table-ronde du soir. Belle idée que celle de l’institut français de placer cette nuit des idées et l’année 2018 sous le signe du partage du savoir et de la réflexion. Belle initiative du Campus de l’innovation pour la planète, comme aime à se définir l’IRD, d’associer des lycéens pour construire ces idées et esquisser un avenir qui sera le leur. « L’imagination au pouvoir » tel était le thème de cette troisième édition. Les réflexions des lycéens ont donné tout son sens à ce thème et m’ont conforté dans l’idée partagée avec Grégoire : l’agriculture urbaine doit d’abord répondre à des besoins.

Urban farm in Chicago : job is back !

Chicago : ville de 8 millions d’habitants où en quelques centaines de mètres on peut passer de quartiers très riches à la pauvreté et même parfois l’extrême pauvreté, avec une population qui se nourrit mal, au milieu de maisons parfois abandonnées. La crise des subprimes a laissé à la capitale de l’Illinois des traces indélébiles. La désespérance de certaines populations est réelle et ici, pas ou peu d’accompagnements institutionnels, on se débrouille ! Des fondations privées se saisissent des questions d’alimentation, d’éducation, de réinsertion. Elles mobilisent les publics défavorisés et investissent dans des programmes de formation et d’installation d’entreprises sociales et solidaires.

Aux États-Unis comme dans nombre de pays dans le monde, le besoin de se procurer une alimentation dépourvue de pesticides est réelle, et pas uniquement chez les populations les plus aisées. De Tokyo à Dakar, d’Abidjan à Amsterdam, j’ai pu constater ce phénomène lors de mes déplacements en 2017. A Chicago, la production de légumes y est presque anecdotique, 90 % sont importés de Californie et du Mexique. La consommation de produits frais n’est pas, ou plutôt n’est plus, dans la culture alimentaire. Dans cette ville qui s’étend sur des kilomètres sans alimentation saine, la junk food fait des ravages, l’obésité tutoie la misère dans des quartiers où la moitié des maisons est inhabitée. Cette misère est à portée de mains des quartiers riches, parfois même très riches, prêts à payer cher une alimentation sans pesticide. Ici se côtoient les jeunes consommateurs de la génération Y concernés par leur santé et les publics défavorisés qui ont besoin d’éducation, d’insertion, de formations, d’une alimentation plus saine et bien souvent d’un travail.

Sans accompagnement institutionnel, sans subvention, sans règlement, ce sont les fondations privées qui s’emparent des questions de formation et d’insertion. Les besoins des uns et des autres permettent d’allier le volet social et le volet économique par la production de légumes localement. De la réhabilitation de friches au réaménagement d’espaces urbains désaffectés, les initiatives sont multiples. La désaffection de certains quartiers permet d’accéder à du foncier pas cher dans des zones déstructurées, de mobiliser l’appui financier des fondations, et de vendre l’idée d’une entreprise citoyenne. Nous avons visité un ancien abattoir transformé en complexe de réinsertion avec ses jardins extérieurs et ses salles de découpe réaménagées pour cultiver des micro-plants sous lumière artificielle. Nous y avons goûté des produits issus de leur production, transformés dans ses ateliers destinés aux restaurants haut de gamme de la ville. Nous avons pu constater que la réussite économique est réelle.  Ces facteurs créent les conditions de création de productions agricoles urbaines distribuées localement. Nous étions partis pour étudier des techniques de pointe, nous les avons trouvées au cœur d’espaces de réinsertion d’une ville qui se recompose. Les acteurs sont issus du monde du commerce, de la finance, du social ou des fondations. Ils savent capter les tendances, explorer les marchés, capter la clientèle potentielle, puis mettre en production et créer des emplois : « Job is back ! ».

 

L’IRD, une certaine idée de la ville !

Le Campus de l’innovation pour la planète à Bondy est un espace de 5 ha au cœur de la ville. Initié par l’IRD, il a pour vocation de créer les conditions d’une innovation responsable au service du développement. Partir des usages, remettre l’humain au centre, décloisonner les champs de compétences et de connaissances, sont quelques-uns des axes avancés. Offrir un terreau propice à la créativité est également déterminant.

L’IRD est un organisme français de recherche, original et unique dans le paysage européen de la recherche pour le développement. Depuis 65 ans, il centre ses recherches sur les relations entre l’homme et son environnement que ce soit en Afrique, sur le pourtour méditerranéen, en Amérique latine, en Asie ou dans l’Outre-Mer tropical français. Ses activités de recherche, de formation et d’innovation ont pour objectif de contribuer au développement social et culturel des pays du sud.

Pour la deuxième année consécutive, l’IRD et le Campus de l’innovation pour la planète participent à la Nuit des Idées organisée par l’institut français. Partout, artistes et chercheurs multiplient les approches, sa vocation est de créer une véritable circulation des idées, grâce à l’organisation de conférences et de débats avec l’aide d’intervenants variés. L’IRD m’a fait l’honneur de me compter parmi ces intervenants.

Ici l’exercice ne s’est pas résumé à une intervention au cours de la nuit, il s’est construit sur une journée entière conduisant à une table-ronde sur l’aménagement urbain du parc des hauteurs en Seine-Saint-Denis par la communauté de communes Est Ensemble. De Paris à Rosny, le rebord du plateau de Romainville est un vaste ensemble paysagé plus ou moins aménagé. De nombreux espaces restent encore à réhabiliter.

Les personnes responsables de cet aménagement ont proposé à l’IRD de faire réfléchir des lycéens en école d’agriculture. C’est le lycée Fénelon de Vaujours dans le 93 qui a travaillé sur la reconstruction de ces espaces urbains. Aucun des lycéens n’est issu du milieu agricole, mais tous ont envie de construire des espaces de vie alliant production d’alimentation, de proximité et de lien social. Ce n’est pas sans appréhension que j’ai accepté de contribuer à cet exercice, ne connaissant aucun des acteurs et disons-le, chargé de certains a priori sur la conception que peuvent avoir des citadins de l’agriculture. En mode créatif mobilisant l’intelligence collective, les idées ont fusé, se sont structurées, ont débouché sur des propositions. Des jardins partagés aux forêt comestibles en passant par les serres de production et les ateliers de transformation, le souci était constant d’associer production, lien social et culturel mais aussi partage et lutte contre le gaspillage ; la prise de conscience est réelle. Quelques morceaux choisis : « il faut que nous fassions quelque chose pour les SDF de la ville… des abris ? Oui mais s’ils travaillent dans les jardins, ce sera mieux, ils auront un emploi… », ou encore « On fait une forêt comestible ? Que ferons-nous des fruits ? Ils seront pour ceux qui s’occuperont de la forêt ! Avec le rab on fera des confitures pour l’hiver… » mais un peu de rêve aussi : « il faut mettre un piano dans le jardin pour que les gens viennent y jouer, nous ferons des instruments de musique avec des végétaux, il faut qu’il y ait de la joie dans nos jardins… ». Les jeunes, fiers de contribuer à la construction de quelque chose ont travaillé à faire un projet sérieux sans se prendre au sérieux, avec un sens pratique qui bien souvent m’a surpris. Les élus présents le soir quand nous avons fait le bilan de la journée n’ont pas le droit de les décevoir. Naîtra-t-il des fermes urbaines sur les hauteurs de Romainville ou de Bondy, je ne sais pas, seront-elles le fruit de la réflexion de ces lycéens, nous verrons ! Ce dont je suis sûr c’est que les lycéens présents ont envie de se construire un espace qui a du sens. Nous, en ce qui nous concerne au cours de la journée avec les chercheurs et les animateurs, n’avons été que des passeurs leur permettant d’avancer.

 

Réinventer le vivre ensemble.

Qu’est-ce qui sépare la ville de la ruralité ? Peut-être une certaine idée du vivre ensemble. Nous, agriculteurs, voyons parfois le phénomène de l’agriculture urbaine comme une remise en cause de nos façons de produire, de notre culture… et si le faire soi-même était autre chose, si les citadins, dans un monde que l’on dit déshumanisé étaient en train de redécouvrir les vertus du vivre ensemble ? C’est en tout cas ce que j’ai vu, tant à Chicago qu’à Bondy. L’agriculture est peut-être un catalyseur du vivre ensemble.

 

C’est la première réflexion qui me vient à l’esprit au regard de ces expériences. L’agriculture est le ciment de la ruralité, elle sera peut-être demain celui de la ville. Quel que soit le lieu où on la pratique l’agriculture est créatrice de liens. Lien à la terre d’abord : avec toute l’humilité qui doit aller avec. Lien à l’autre aussi : parce travailler le vivant induit la solidarité, il est plus facile de réussir ensemble quand les éléments ne nous conduisent pas toujours où nous voulions aller. Lien à l’essentiel enfin pour satisfaire le premier besoin de tout être vivant : se nourrir pour survivre.

 

 

Ce nouveau paradigme qu’est l’agriculture urbaine car je crois que c’en est un, induit une certaine idée du « faire ensemble ». Solidarités rurales, solidarités urbaines, autant de visions du monde structurant l’action des hommes sur leurs milieux. Chacun décrit une réalité complexe difficile à appréhender d’un seul trait. Sauront-elles un jour se retrouver ? Il paraît aujourd’hui important de s’inspirer de cette diversité d’angles de vues pour réinventer une certaine forme du vivre ensemble. Si l’agriculture urbaine peut nous y conduire, elle ne conduira pas forcément à un monde idéal, mais elle pourra peut-être un jour, après avoir fait se retrouver les habitants des villes sur un projet, réconcilier les citadins et les ruraux

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